Soudain, l’Afghanistan

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Re: Soudain, l’Afghanistan

Message par Onevew le Ven 2 Avr - 19:59

Une victoire,
c'est permettre de reconstruire l'Afghanistan



Photo : Agence Reuters

Il faut créer des conditions pour que la population se détourne des insurgés, disent les militaires.

Berwick, N.-É. — Stephen Harper estime que l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) pourra crier victoire en Afghanistan lorsqu'elle aura suffisamment repoussé l'insurrection des talibans pour permettre une reconstruction et un développement beaucoup plus efficaces dans ce pays.

Hier, lors d'un point de presse à Berwick, en Nouvelle-Écosse, le premier ministre du Canada a précisé que l'objectif visé par les forces alliées est de remettre entre les mains des Afghans la responsabilité de leur propre sécurité d'ici 2011. Ainsi, a-t-il ajouté, l'entraînement des soldats afghans est de plus en plus la priorité de l'OTAN.

Stephen Harper a réitéré les propos qu'il a récemment tenus sur les ondes du réseau CNN, c'est-à-dire qu'il est faux, selon lui, de prétendre qu'une «victoire» en Afghanistan passe absolument par la «destruction» des talibans.

Lundi, les partis d'opposition ont accusé le premier ministre d'avoir effectué un virage à 180 degrés dans le dossier afghan.

Ils ont fait référence à des propos tenus par Stephen Harper lors de sa visite en Afghanistan en mars 2006. Le chef conservateur avait alors assuré aux soldats canadiens que leur pays n'allait pas reculer lorsque les temps seraient durs.

Hier, M. Harper s'est dit amusé par les questions posées par les partis de l'opposition, lesquelles «supposent que notre gouvernement [...] n'a que deux options: combattre l'insurrection ou capituler».

« Nous pouvons en fait adopter une position ferme à l'égard de l'insurrection, ce que l'OTAN a fait, et, en même temps, promouvoir d'autres moyens politiques et de gouvernance, qui, à terme, pourraient aider en offrant davantage de solutions pacifiques, a affirmé M. Harper. Je crois que nous devons en fait faire un peu des deux. »

7 mars 2009
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Onevew

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Reconstruire l'Afghanistan

Message par Onevew le Ven 2 Avr - 19:49

Afghanistan: Les chantiers de la reconstruction

La guerre a beau s’éloigner, l’Afghanistan n’est pas sorti de la crise. La reconstruction de cette nation ravagée par vingt-trois ans de conflits est à peine entamée. Du total des quatre milliards et demi de dollars d’aide promis en janvier, très peu a été versé à ce jour. Des millions d’Afghans vivent toujours dans la misère. Nombre d’entre eux commencent à s’impatienter, vis-à-vis de leurs propres dirigeants comme de la communauté internationale.

L’état des lieux

Selon les Nations unies, les vingt-trois ans de guerre qu’ont connus les Afghans ont fait un million et demi de morts, deux millions de blessés et cinq millions de réfugiés. Des millions de gens s’entassent dans des camps et ceux qui ont pu rentrer ont retrouvé leurs maisons détruites et leurs terres dévastées par trois années de sécheresse.

Les divisions interrégionales et interethniques sont toujours là. Malgré la présence à Kaboul d’une force internationale de maintien la paix, la sécurité n’est pas vraiment assurée dans le reste du pays. L’hiver approche à grands pas, la reconstruction est en cours, mais l’aide arrive lentement.

Le contexte historique

L’Afghanistan a une longue histoire d’invasions et d’instabilité. Sa position au carrefour de l’Iran, de la Chine, de l’Asie centrale et du sous-continent indien a attisé les convoitises de grands conquérants, comme Alexandre le Grand, au iiie siècle avant J.-C. Ses successeurs ont bâti des royaumes prospères qui reliaient l’Orient et l’Occident. Dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, l’Afghanistan était le centre du vaste empire Kouchan, qui servait d’intermédiaire commercial entre l’Inde, la Chine et Rome. La vallée de Kaboul a donné naissance à l’art du Gandhara, renommé pour ses sculptures de style gréco-bouddhique. Au xve siècle, l’empire timouride avait installé sa capitale à Herat, qui était un centre intellectuel important.

La population

Malgré la guerre, la mosaïque ethnique a peu changé. Les Tadjiks vivent toujours autour de Herat, dans le nord-ouest, les Ouzbeks dans le nord et les Turkmènes nomades dans le Wakhan, au nord-est. Les montagnes du centre sont le fief des Hazaras, d’origine mongole. A l’est et au sud, les Pachtounes représentent le groupe ethnique le plus important. Le pachtou et le dari sont les langues les plus couramment parlées, avec diverses langues turques comme l’ouzbek et le turkmène. Aussi la religion musulmane, pratiquée par la quasi-totalité des Afghans, sert-elle d’élément unificateur. La majorité est de rite sunnite, tandis que deux petits millions de personnes sont chiites.

La spirale de la guerre

Au début des années 1970, l’Afghanistan connaissait de graves problèmes économiques, notamment liés à la sécheresse. De jeunes officiers, accusant le roi Mohammed Zaher Chah de mal gérer la crise et de bloquer toute réforme politique, renversèrent la monarchie en juillet 1973. Ils proclamèrent la République et se rapprochèrent de l’URSS. En 1979, l’opposition grandit sous la direction de la guérilla des Moudjahidin. L’URSS envoya ses troupes soutenir ses alliés à Kaboul. Mais elle se heurta à la résistance des Moudjahidin, soutenus par l’Occident. Entre le retrait soviétique en 1992 et 1996, la guerre civile fit rage. Le chaos permit aux talibans de prendre le pouvoir. Ils en furent chassés en décembre dernier par les forces lancées par les Etats-Unis à la poursuite d’Oussama Ben Laden.

La passe de Khyber

A travers l’Histoire, l’Afghanistan servit de tremplin pour la conquête de l’Asie du Sud. La passe de Khyber servait de porte d’accès aux envahisseurs successifs, perses, kouchans, turcs, timourides et moghols. Plus récemment, le défilé était emprunté par les millions de réfugiés fuyant les combats. Aujourd’hui, c’est par là que transite l’aide humanitaire.

L’avenir

La Loya Jirga (grand concile des anciens), réunie à Kaboul en juin 2002, a élu Hamid Karzaï, l’aristocratique chef tribal des Pachtounes, président de l’autorité provisoire qui doit conduire le pays à des élections en 2004. Mais les seigneurs de guerre, qui contrôlent toujours d’énormes portions du territoire, menacent toujours le fragile gouvernement.

Le Grand Jeu

Pendant plus d’un siècle, l’Afghanistan a été un pion dans le Grand Jeu des puissances européennes, qui se disputaient l’Asie centrale. Les intrigues de Napoléon en Perse incitèrent les Britanniques, installés en Inde, à nouer des relations officielles avec Kaboul en 1809. L’expansion russe vers le Sud à travers l’Asie centrale ne pouvait que renforcer leurs inquiétudes. Très sensibles à la position stratégique de l’Afghanistan, les Britanniques participèrent à la valse des monarques sur le trône de Kaboul au xixe siècle. Par deux fois, la guerre éclata, en 1838-42 et en 1878-80. Cherchant à libérer l’Afghanistan de l’emprise britannique, le roi Amanoullah attaqua l’Inde en 1919 et obtint l’indépendance pour son pays.

Source UNESCO 2002
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Onevew

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Soudain, l’Afghanistan

Message par Marie le Lun 8 Mar - 20:56


Soudain, l’Afghanistan

Béatrice n’était pas au rendez-vous à Sienne quand il descendit du taxi, fourbu par sept heures de vol, mais plein d’espoir, comme un jeune homme qui retrouve son amoureuse. Il dut attendre deux jours avant qu’elle ne vienne, furtivement, passer le début de la nuit avec lui et puis, s’enfuir. Son escapade au paradis se révélait un fiasco : la reine Ménélik ne voulait pas de ses fusils… Il passait ses journées à lui téléphoner, puis explorait Sienne de fonds en comble, pour l’oublier. Elle ne pouvait pas, ne voulait pas, elle était toujours avec Ottavio, mais c’est Lorenz qu’elle aimait. L’amour n’était-il pas d’abord un sentiment ? Bientôt, il s’en retourna, amer et désabusé, à Djibouti où la mer était encore belle, au fond du golfe de Tadjoura, belle et profonde au pied des volcans, inquiétante et impitoyable comme les requins qui rodaient sous ses eaux saphir, denses et opaques… En avril, sa mission achevée, son rapport emballé, ses honoraires encaissés, Lorenz s’envola désenchanté pour Marseille. Les Américains avaient eu le temps de mettre l’Irak à feu et à sang pendant qu’il vivait des histoires démodées. Ses amours s’étaient apaisées. Néanmoins, Béatrice lui envoyait, de temps en temps, des brûlots qu’il manipulait avec précaution car, dès qu’il lui proposait de la revoir, dormir avec elle, elle s’affolait. Il était las de cette passion exaspérée, maladive, virtuelle, qui ne se concrétisait jamais. « Peut-être suis-je trop primitif pour l’amour courtois ? » se disait-il. Elle lui manquait, pourtant, et il avait toujours, sur son bureau, ce dessin pré-raphaélique qui lui ressemblait tant, une grande femme brune, les bras tendus avec emphase vers un amant qui s’embarquait… Fraîcheur des bleus et des verts qui mettaient en valeur la blancheur de sa peau, opérette italienne sur-jouée à l’anglaise. Elle était loin, inaccessible, et il tentait de l’oublier dans cette brûlante tabatière de s’Aix-en-Provence où les femmes ne manquaient guère ! Il en trouvait jusque dans la boutique de sa mère qui tenait une galerie ou plutôt un musée d’antiquités. Son terrain de chasse favori ! D’ailleurs, il gardait souvent Les Fleurs du Mal car sa chère maman, mondaine effrénée, courait de cocktails en soirées.

Elle n’avait pas renoncé aux fastes de la Sainte Russie nonobstant le peu d’or qui restait dans la famille ; l’essentiel de sa vie se déroulait dans les hôtels particuliers et les bastides de la région où elle était invitée. Malgré ses origines allemandes, comme beaucoup de Saint-Pétersbourgeois, son grand-père les avait entretenus dans les souvenirs de la fête impériale. Il avait dépensé sans compter jusqu’à la dernière des pièces d’or qu’il avait, par hasard, déposées en Suisse avant l’Octobre rouge. Et si elle avait oublié le russe qu’elle avait bredouillé dans sa jeunesse, sa mère avait gardé ce rapport aristocratique avec l’argent. Quand les objets lui plaisaient, elle les confisquait, au grand dam de ses associés payés à la commission. Le temps d’une année, ils leur appartenaient, surtout les tableaux du XVIIIe et les bronzes Art-déco ! Il lui était même arrivé d’avoir un procès parce qu’elle avait refusé une vente. Grâce à Dieu, son mari avait été avocat !

…Confort petit-bourgeois, amours petites bourgeoises, jolies fentes endormies, Lorenz commençait à broyer du noir comme chaque fois que l’intervalle entre deux missions se prolongeait. Son métier lui laissait d’immenses plages de tranquillité où il pouvait dormir, rêver, draguer ou faire de la musique avec ses copains. Il ne fallait pas, cependant, que le stand by s’éternise trop longtemps. Quand les gens l’interrogeaient sur sa profession, il répondait qu’il travaillait au coup par coup, qu’il était un intermittent du spectacle dans le sous-développement. Ceux qui ne connaissaient pas le deal ne comprenaient rien, certains, même, le prenant pour un espion car, après tout, Djibouti ou le Rwanda n’étaient pas des destinations touristiques. D’autres enviaient sa liberté et ses voyages, sans soupçonner le stress et la solitude du coureur de fonds.

Mais le Destin veillait, la roue infernale des naissances et des renaissances poursuivait son cycle. Et, soudain, le Fonds le rappela car il avait besoin d’experts pour débroussailler des horizons inouïs. Cette fois-ci, c’était l’Afghanistan qui était à l’ordre du jour, l’Afghanistan où le Fonds avait promis d’investir trois cents millions de dollars qu’il n’avait jamais décaissés. Secouée par l’Oncle Sam, très actif ces derniers temps dans la zone, la Fée avait été sommée, en tant qu’agence des Nations unies, de monter des projets dans ce pays. Il est vrai que personne ne voulait s’y rendre, terrorisé par les talibans, le tam-tam médiatique sur l’insécurité, les attaques contre les boys scouts de l’humanitaire ou les mercenaires du développement… En effet, les attentats s’étaient multipliés au cours des derniers mois. On n’était même plus à l’abri dans les mosquées, où les bombes saignaient et déchiquetaient chiites ou pacifistes.

Il s’agissait d’étudier, ou plutôt « d’identifier », selon le jargon de la Fée, un programme qui bénéficierait de plusieurs financements, dont ceux du Fonds et de la Bank. Béatrice, qui avait réintégré son bureau où elle était responsable de l’Asie centrale et, depuis peu, de l’Afghanistan, avait suggéré son nom. Grâce à sa connaissance du pays, Lorenz avait été retenu. En effet, il y avait travaillé pour une organisation humanitaire et sans frontières du temps de l’invasion russe. Il était aussi l’un des rares candidats au suicide, comme disaient ses amis. De toute façon, avec sa réputation d’anarchiste, il ne lui restait que les coins les plus pourris de la planète pour vendre sa gueule. Peu lui importait, d’ailleurs, car il aimait ce pays ravagé et séduisant, si brave, si fou, où se battaient les derniers preux qui ignoraient et la peur et la mort. Shâhîds médiévaux, combats d’homme à homme dans le décor grandiose de l’Hindu Kush pour la plus grande gloire d’Allah ! Pourtant, là aussi, les bombes humaines, cette forme ultime et ignoble de la guerre, avaient fait leur apparition.

Béatrice gérait le portefeuille de la sous-région en collaboration avec Abbas, un Syrien d’origine palestinienne qui avait survécu d’exil en exil jusqu’à ce qu’un ami le place au Fonds. Il travaillait en bonne intelligence avec Béatrice dont il était, probablement, amoureux car il l’inondait de cadeaux à chaque retour de mission. Quant à Lorenz, il le détestait depuis toujours, avant même que la guerre en Irak n’ait chauffé à blanc les relations entre les Occidentaux et les musulmans à l’intérieur de ce microcosme qu’était le Fonds…

Lorenz revint donc en Italie pour un débriefing. Florence… Volupté de cette ville où tout est beau même la mort, sensualité des Médicis jusqu’en leur tombeau, gourmandise, ivresse, profusion inhumaine de nus, boulimie érotique, douloureuse comme l’insatisfaction et la frustration amoureuses… Rencontres furtives avec Béatrice. Le premier soir, elle fut heureuse de le revoir et le serra avec passion dans ses bras. Les autres jours, la professionnalisation de leur relation l’avait déjà glacée : elle l’évitait et le rabrouait durement comme un kapo. Il ne savait plus sur quel pied danser. Peut-être craignait-elle que leur secret ne s’évente car personne, à Florence, ne connaissait (et ne devait connaître) leur soupçon de liaison.

Cette mission était très importante pour le Fonds dont le président tint lui-même à les encourager, honneur tout particulier, car jamais les équipes de consultants qui partent « lutter contre la pauvreté » ne sont reçues à un tel niveau. Mais les enjeux étaient élevés : l’aide internationale restait insuffisante par rapport aux folles espérances soulevées dans les conférences internationales alors que l’Afghanistan demeurait un carrefour hautement stratégique avec le développement des derniers événements en Irak et au Pakistan. C’était l’un des rares pays de la zone où les Occidentaux et les Nations unies avaient encore des amis. Pour combien de temps ?

Mister President leur recommanda donc la prudence dans leurs rapports avec le gouvernement afghan, la prudence, mais aussi le dynamisme dans les provinces où ils devaient intervenir, le Logar et Bamiyan. Il fallait monter au créneau et lancer des opérations pilotes d’au moins cinq à dix millions de dollars chacune. Ils n’interviendraient pas dans la région de Kaboul, où beaucoup d’ONG étaient déjà présentes, mais à l’intérieur du pays, dans des zones qui n’étaient pas vraiment - un understatement - sous le contrôle du gouvernement. Tant pis ! Ils prendraient des risques et traiteraient avec les commandants locaux tout en ménageant la susceptibilité du gouvernement. « Et si les warlords sont trop corrompus ?», demanda Lorenz, commettant déjà sa première faute. « Vous installerez des garde-fous pour les contrôler, c’est pour cela que l’on vous paie ! » lui fut-il sèchement répondu. Contrôler l’incontrôlable, tout l’art des développeurs, leur fameuse langue de bois…

Enfin, le chef de mission avait l’air honnête et compétent. C’était un économiste afghan, un Pashtoûn qui, sous des dehors courtois et impassibles, piaffait d’impatience à l’idée de retrouver et de servir son malheureux pays. Shâh Mahmoud avait fui l’Afghanistan pour la France avec son psychiatre de père, il y avait près de vingt-cinq ans. Trapu et costaud, une barbe discrète à la Hamid Karzaï, il se partageait entre Paris, où il enseignait à mi-temps dans une fac, et Florence, où il travaillait au Fonds comme consultant. Il n’était pas retourné à Kaboul depuis l’arrivée des talibans en 1994. Un troisième homme faisait aussi partie de l’équipe, Igor, un agronome polonais, géant débonnaire et effrayant avec sa barbe rousse, étrange métissage de capitaine Haddock et de Mollah Omar. Il avait été officier dans l’armée rouge du temps du pacte de Varsovie. Bref, une parfaite équipe de mercenaires. La mission était relativement longue car ils étaient peu nombreux pour ce type d’étude : le Fonds avait préféré minimiser les risques avec une équipe restreinte. Ils resteraient deux mois en Afghanistan et un mois à Florence pour écrire et finaliser le rapport.
Il était aussi prévu qu’une Américaine de l’USAID, spécialiste des femmes dans le monde entier, les rejoigne à Kaboul pour s’occuper des aspects gender du programme. Les femmes, la participation, l’épargne et l’environnement, chapitres majeurs de la saga du développement… Béatrice et Abbas, son assistant, devaient les retrouver en Afghanistan en fin de mission.

* *
*



Kaboul, Kaboul ! Des effluves musqués les enivrèrent dès la sortie de l’avion. Il y avait ici un parfum unique ; la bonne terre afghane embaumait en cette fin d’après-midi. A l’aéroport, les attendait le luxueux 4x4 d’usage pour les envoyés officiels de la Fée, les puissants missionnaires des Nations unies, ces gardiens du trésor, les précieux dollars ardemment attendus par tous les damnés de la terre, tous les affamés, tous les fantômes qui erraient aux portes de l’enfer en Afrique, en Asie, en Amérique ou dans les mondes post-soviétiques ! Ils traversèrent la ville en Nissan Patrol. Les rues et les avenues étaient déchirées par les ruines avec, parfois, l’étrange apparition d’une maison indemne, bâtiment miraculé au milieu des gravats. Des groupes faméliques se traînaient çà et là et de vilaines tortues couvertes de noires burqa flottaient au-dessus des trottoirs. « Pauvres femmes, prions pour elle ! » souffla Shâh Mahmoud. Après avoir vaillamment navigué à travers les fondrières et dealé avec deux barrages de police, la voiture finit par atteindre une colline où il y avait encore des maisons et des jardins.

Les trois mousquetaires entrèrent dans un petit manoir cossu où une escouade de domestiques enleva leurs bagages. Ils durent ensuite les poursuivre au pas de course jusqu’aux chambres du premier étage où ils les installèrent. Les parquets en bois crissaient sous leurs pas, les fenêtres s’ouvraient sur un jardin de roses... Le soleil se couchait et l’air fraîchissait. A peine le temps d’ouvrir leurs valises que des seaux d’eau chaude étaient montés dans les cabinets de toilette qui jouxtaient leurs chambres. Bien-être paradoxal, ils venaient de parcourir un champ de ruines, épuisés par un vol stressant dans une vieille carlingue, et ils se retrouvaient dorlotés, chouchoutés dans une oasis de tranquillité. O charme de l’hospitalité orientale !

Au crépuscule, ils se réunirent tous dans le grand salon du rez-de-chaussée ; un poêle, coiffé d’un samovar, était sans cesse alimenté par un garçon aux allures de jeune fille. La pièce avait gardé ses dorures kitsch dans un décor de boiseries moisies où de vieux tapis réchauffaient l’atmosphère. La traversée de la ville leur avait laissé un goût amer. Cette grande maison vermoulue les rassurait avec sa bienveillance de chalet suisse.

L’Afghan qui les recevait et jouait le rôle d’amphitryon avait du style avec son profil d’aigle et sa barbe taillée à la moghole. Le docteur Fazilah appartenait à la grande famille de Shâh Mahmoud qui avait suggéré à l’équipe d’habiter chez ce parent. Les conditions dans les hôtels étaient peu conviviales, confort moderne, mais surveillance incessante, peur panique des attentats, sans parler de l’Intercontinental surpeuplé par les GI. Aussi, Shâh leur avait-il proposé de recevoir l’hospitalité à l’afghane dans ce vieux palais délabré. Ce qui les avait tous enchantés malgré les résistances diplomatiques de Béatrice qui redoutait une hospitalité privée dans le nœud de vipère kabouli…

Ils ne connaissaient pas le docteur Fazilah qui n’était pas venu les accueillir à l’aéroport. C’était un seigneur pashtoûn, le fils d’un proche du roi Zaher Shâh. Son père avait gouverné la province de Gardez et l’avait marié à l’âge de vingt ans à une lointaine cousine de la famille royale, ce qui avait, d’ailleurs, failli lui coûter la vie en 1979 quand les communistes avaient donné la chasse aux royalistes. Pour échapper à la mort lente et aux savantes tortures soviéto-afghanes, il avait dû s’enfuir avec femme et enfants à Peshawar. Ainsi, avait-il vécu plus de vingt-deux ans au Pakistan, dont quinze à l’université d’Islamabad où il avait enseigné, avec humour, les « sciences politiques ». Aujourd’hui, à plus de cinquante ans, il retrouvait son pays et l’ancienne maison familiale miraculeusement épargnée grâce à un consul, vaguement poète, qui y avait cultivé des roses.

« Ah, l’Afghanistan du temps du roi ! », soupirait-il avec nostalgie… Pourtant, il n’était plus royaliste, il savait que le temps de Zaher Shâh était passé. Mais comment diable reconstruire ce satané pays où la guerre avait développé, depuis vingt-cinq ans, un féodalisme et une barbarie pires que tout ce qu’il avait connu depuis les carnages mongols du XIIIe siècle ? Destruction des villes et des palais, des canaux et des écoles, massacre des populations, hommes et femmes, jeunes et vieux confondus ! Chahr-é-Gholgholhâ, la cité des Murmures !
Le docteur Fazilah maîtrisait parfaitement l’anglais, mais il parlait aussi couramment le français avec une légère pointe d’accent snob à la persane pour l’avoir appris au lycée Esteqlal, le lycée de la high society kaboulie dans le bon vieux temps. La conversation porta bientôt sur la mission. « Dommage que vous ne restiez pas à Kaboul, il y a tant à faire ici et c’est préférable pour votre sécurité ! » Ils lui répondirent que le Fonds pour l’épargne et l’environnement, le FEE, la Fée, investissait surtout dans le monde rural et qu’il projetait, entre autres, de reconstruire les réseaux d’irrigation dans la vallée du Logar et la province de Bamiyan.

- A Kaboul, il y a un gouvernement et un semblant de démocratie. Dans les provinces, les commandants font ce qu’ils veulent. Ils ne versent même pas l’impôt au gouvernement…

- L’insécurité est grande dans le sud, du côté de Kandahar où les talibans sont restés nombreux, et à l’est, à la frontière des Tribal où les terroristes d’Al-Qaeda se sont réfugiés. Dans nos zones, à part quelques mines antipersonnel, il n’y a pas de danger, l’interrompit Shâh Mahmoud qui ne voulait pas affoler ses consultants malgré leur courage et leur inconscience…

- Plus de deux cents accidents par mois à cause des mines, mon cher cousin, sans parler des attentats ! Tu connais nos frères : ils ignorent la mort et, pour un repas par jour, ils sont prêts à se battre pendant des années. Des forcenés ! Même les soufis ont disparu massacrés par ces fous furieux qui ne savent ni lire ni écrire.

Shâh Mamoud approuvait son oncle d’un air entendu. Quant à Lorenz et à Igor, ils écoutaient, respectueusement, le maître de maison leur conter la tragédie afghane quand ce dernier fit un geste imperceptible, accompagné d’un léger sourire. Un musicien, à peine visible dans la pénombre, se mit alors à jouer du roh-bâb, ce luth afghan, et une mélodie d’inspiration mystique enveloppa l’espace. L’homme se mit bientôt à chanter d’une voix grave et suave.

- Avant, nous chantions l’amour de Dieu comme celui d’une femme. Puis, les Mollahs sont venus avec leurs barbes noires et funèbres et ils ont assassiné la joie et le bonheur !
Inattendue, une longue et élégante jeune femme entra alors dans le salon. Un châle de cachemire recouvrait sa tête et tombait sur un pantalon bouffant.

- Ma fille Roshana, leur dit le docteur Fazilah en la présentant.
La lumière, songeait Lorenz… Une lointaine cousine de Roxane, la femme d’Alexandre épousée à Balkh, aujourd’hui misérable et minuscule village à quelques encablures de Mazâr… La jeune fille - ils apprirent qu’elle n’était pas mariée - avait une grâce indicible quand elle souriait de ses grands yeux verts légèrement bridés. Avec délicatesse, elle se mêla à la conversation et leur traduisit, en rougissant, ce que chantait le musicien :

- Mes yeux ont bu le vin capiteux de l’Amour, ma coupe était Sa Face qui passe toute beauté… Le Bien-Aimé a pénétré toutes les parcelles de mon corps, de moi il n’y a plus qu’un nom…
Le lendemain matin, vendredi jour férié, ils restèrent à la villa. Lorenz en profita pour faire quelques exercices au violon, ce qui lui valut l’amitié de toute la famille au déjeuner. Dans la soirée, le musicien de la veille, bel homme aux longs cheveux noirs et à la voix de basse, réapparut. C’était un familier, un ami du docteur Fazilah. Quand il prit son roh-bâb, il demanda à Lorenz de l’accompagner.

La famille élargie fut séduite par ce duo improvisé. Fahrad était un musicien au large registre qui pouvait passer de la sérénité la plus absolue à la passion échevelée d’un interprète romantique. De temps en temps, il donnait à Lorenz l’occasion d’improviser sur des mélodies, à la manière tzigane, puis il reprenait des thèmes afghans plus traditionnels. Lorenz, au début décontenancé par la virtuosité de ce partenaire, arriva peu à peu à se fondre dans son répertoire, l’accompagnant quand il chantait, le chevauchant durant les intermèdes. Ce jazz à l’oriental séduisit l’auditoire qui les applaudit chaleureusement. Aussi, Roshana et son père décidèrent-ils, sans demander leur avis aux musiciens, d’organiser bientôt un concert pour leurs amis.

- Monsieur Lorenz, vous jouerez partout où vous irez en Afghanistan, dans les tchaï-khana, dans les bazars, dans les maisons. Il faut que la musique irrigue de nouveau notre pays ; elle lui est aussi nécessaire que l’eau des canaux que vous voulez reconstruire.

Roman
de Jean-Luc Camilleri :
http://www.jeanluccamilleri.com
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Marie

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